Février 2012

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Cinéma et censure

Cette année, L'industrie du rêve met un coup de projecteur sur la censure au cinéma en projetant plusieurs films qui ont provoqué des tollés à leur sortie pour des raisons politiques ou morales.


 
La censure existait déjà bien avant l'invention du cinéma mais cet art nouveau qui déchaîne rapidement les passions, deviendra vite la principale cible de la censure dès le XXe siècle. Ces images réelles et en mouvement impressionnent et deviennent très vite le reflet d'une réalité qui peut parfois déranger. Si les première et seconde guerres mondiales ont soudainement fait prendre conscience au monde de l'atrocité de la guerre, c'est aussi parce que sont les premiers conflits armés à être « captés » et montrés (même auprès de ceux qui n'étaient pas directement au front) de la façon la plus réaliste et « directe » possible. Au lendemain de la Guerre de 39-45, Alain Resnais qui entend dénoncer l’horreur des camps de concentration avec Nuit et Brouillard verra son film menacé de censure (à Cannes par des pressions diplomatiques allemandes, et sur le territoire français par le propre gouvernement français).
Certains ont donc vite compris le pouvoir potentiel de ce média révolutionnaire, et vont s'en servir pour bousculer les mœurs les plus ancrées de nos sociétés ou pour critiquer les décisions et attitudes adoptées par certains gouvernements, au fur et à mesure qu'il touche un public de plus en plus large.

Ainsi la censure a fait son œuvre de tout temps et en tout lieu. Du code Hays qui imposait au cinéma hollywoodien des années 30 ses propres limites morales, au gouvernement chinois qui prend la décision de censurer en 2011 toute fiction incluant des voyages dans le temps (considérés comme un échappatoire à cette société communiste ?), certaines personnes se sont toujours senties dépassées si ce n'est blessées par le langage cru adopté par certains artistes.
Une bataille interminable s'est engagée depuis toujours entre les défenseurs bien-pensants de la morale et les combattants farouches d'une liberté d'expression totale, ce qui a parfois conduit à nuire à la carrière de films remarquables ou au contraire à mettre sur le devant des projecteurs des films tout juste provocateurs, et inversement.

L'industrie du rêve tient ainsi à saluer à travers sa programmation ces cinéastes qui ont osé défier les normes morales et cinématographiques. A travers cette édition consacrée à la production, nous voulons mettre en parallèle ces films qui ont été difficiles à monter (ou pire encore à projeter) car la censure qu'elle soit implicite ou explicite conditionne malgré tout la fabrication des films.
En effet, autrefois certains gouvernements pouvaient censurer purement et simplement un film en interdisant sa sortie sur son territoire : on repense par exemple aux Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick qui a été le seul long-métrage du célèbre cinéaste à ne pas obtenir de visa pour être projeté en France (tandis que des films plus outranciers comme Lolita ou Orange Mécanique ne se sont pas du tout heurtés à la censure française, moins sensibles aux outrages liés à la violence ou au sexe que sur tout ce qui pourrait ternir d'une façon ou d'une autre son histoire politique).

Mais après un siècle de cinéma, certains auront compris que censurer officiellement les films est parfois aussi le meilleur moyen de faire parler de l'objet censuré et de ternir sa propre image en se présentant comme un oppresseur. Redacted, dernier film en date de Brian DePalma, est l'exemple type d'une censure implicite menée par des hommes politiques et journalistes conservateurs américains soutenant la guerre en Irak dénoncée par le film. Le film est effectivement sorti dans très peu de salles aux Etats-Unis (15 copies contre 2230 pour son film précédent, Le Dahlia Noir en 2006), tandis que des chaînes de télévision pro-guerre en Irak comme la Fox l'attaquent de front. La sortie de Redacted a ainsi fait l'objet d'un sabotage imparable.



Si les censures d'ordre politique semblent donc s'être (en apparence) quelque peu apaisées, le cinéma continuera pendant encore longtemps de soulever la colère des plus conservateurs. Régulièrement, des associations montent au créneau pour faire pression avec succès ou non sur des films provocants. On se souvient par exemple de La Religieuse de Rivette qui « échappera » à la censure mais sera interdit aux moins de 18 ans, une autre forme de censure détournée. Pire encore, le cas de La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese qui, s'il parvient à esquiver une éventuelle censure en France, conduit en revanche à des émeutes dans les salles de cinéma, et un incendie déclenché par un groupe fondamentaliste catholique qui fait un mort. En trois semaines, il passe alors de 17 écrans à seulement 2.


Ceux-là ne sont que des exemples parmi d'autres, mais tous ont néanmoins témoigné de la vitalité et de la créativité du cinéma malgré les entraves qui lui ont fait front. Si les mœurs ont peut-être évolué à présent dans les pays européens et aux États-Unis, la censure reste malgré tout d'actualité ailleurs : pour certains cinéastes iraniens qui n'ont d'autre choix que de trouver refuge à Cannes, ou pour tous ces films qui ne pourront atteindre le marché chinois car son gouvernement n'en laisse filtrer qu'une poignée par année.

La sélection du festival
Les Sentiers De La Gloire

Les Sentiers De La Gloire

Stanley Kubrick
 

Un film de Stanley Kubrick.

1957 / Etats-Unis / 88 mn / Noir et Blanc

Scénario : Stanley Kubrick, Jim Thompson, Calder Willingham

D'après l'oeuvre de : Humphrey Cobb (roman paru en 1935)

Directeur de la photographie : Georg Krause

Son : Martin Müller

Montage : Eva Kroll

Musique : Gerald Fried

Producteurs : Stanley Kubrick, Kirk Douglas, James B. Harris

Production : United Artists, Harris-Kubrick Productions, Bryna Productions

Distributeur France : Ciné Classic (salles) / Carlotta Films (reprise)

Avec : Kirk Douglas, Ralph Meeker, Adolphe Menjou, George MacReady, Wayne Morris, Richard Anderson, ...

 

Bande-Annonce

 

Synopsis : En 1916, durant la Première Guerre mondiale, le général français Broulard ordonne au général Mireau de lancer une offensive suicidaire contre une position allemande imprenable, surnommée "La fourmilière". Au moment de l'attaque, les soldats tombent par dizaines et leurs compagnons, épuisés, refusent d'avancer...

 

Autour du film : Les Sentiers de la Gloire est resté inédit en France jusqu'en 1975, sans pour autant faire l'objet d'une censure officielle. Le film dénonce en effet l'attitude des généraux français durant la Première Guerre Mondiale, avec en ligne de mire les soldats français fusillés à la suite de Conseils de guerre pour donner l'exemple ou encore les tactiques militaires qui considéraient l'armée française comme de la chair à canon.

 

Le long-métrage de Kubrick explique ainsi toute la cruauté et l'horreur de la guerre la plus sanguinaire qu'ait connu la France par l'attitude peu scrupuleuse des supérieurs militaires, rangés dans leurs appartements luxueux (intérieurs tournés au Château de Schleissheim en Bavière) en rupture totale grâce à un montage habile avec les tranchées sordides où des milliers de soldats sont destinés à une mort certaine. La Marseillaise qui sert ironiquement de bande-sonore au générique d'introduction malmène d'autant plus le patriotisme français.

 

La France a donc fermement condamné le film en 1958 alors qu'elle est déjà plongée dans le malaise de la Guerre d'Algérie qui enterre définitivement l'image de l'Armée Française après la défaite de 1940. Le Quai d'Orsay bloque la distribution du film en amont, et il ne sera pas "officiellement censuré", c'est-à-dire ne serait-ce que soumis à la Commission de censure puisque United Artists abandonnera toute exploitation du film sur notre territoire après ces pressions diplomatiques. On tentera même de forcer la Belgique à interdire elle aussi toute projection du film sur son territoire, en vain.

La sélection du festival
Redacted

Redacted

Brian De Palma
 

Un film de Brian De Palma

2007 / Etats-Unis / 90 mn

Scénario : Brian De Palma

Directeur de la photographie : Jonathon Cliff

Décors : Philip Barker

Montage : Bill Pankow

Producteurs : Jason Kliot, Simone Urdl, Joana Vicente, Jennifer Weiss

Production : Magnolia Pictures, HDNet Films

Distributeur : Studio Canal UK

Distributeur France : TFM Distribution

Avec : Kel O'Neill, Izzy Diaz, Rob Devaney, Ty Jones, ...

 

Bande-Annonce

 

Synopsis : Redacted raconte une histoire fictive inspirée de faits réels. C'est une expérience unique qui nous obligera à réexaminer de manière radicale les filtres à travers lesquels nous voyons et acceptons les événements mondiaux, le pouvoir de l'image médiatisée et l'influence exercée par la présentation des images sur ce que nous pensons et ce que nous croyons.

Le film se concentre sur un petit groupe de soldats américains en garnison à un poste de contrôle en Irak. La succession de points de vue différents permet de confronter l'expérience de ces jeunes hommes sous pression, de journalistes et collaborateurs des médias avec celle de la communauté irakienne locale afin de faire la lumière sur les conséquences désastreuses que le conflit actuel et leur rencontre fortuite ont eues sur chacun d'eux.


Autour du film : Redacted est l'un des plus gros échecs de Brian De Palma lors de sa sortie en salles aux Etats-Unis. Le film n'a effectivement pas subi de censure officielle, mais une véritable croisade a été menée contre lui par le gouvernement américain et les partisans de la guerre en Irak.

Si sans surprise plusieurs pétitions à l'encontre du film ont circulé, c'est une lettre de Duncan Hunter (un politicien républicain siégeant à la Chambre des Représentants) adressée à la MPAA (la grande association américaine qui réunit les plus grands studios hollywoodiens et toutes les professions du cinéma pour défendre les intérêts de cette industrie sur leur propre territoire et partout dans le monde) qui nuira d'emblée à la carrière du film.

A cela, on peut rajouter la croisade de grands médias américains contre le film et l'anti-américanisme qu'il est censé véhiculer. Les chaînes conservatrices/pro-Irak Fox News ou encore CNN condamnent fermement l'oeuvre de De Palma et sa vision antipatriotique des GIs partis combattre au Moyen-Orient.

La sortie de Redacted en plein milieu de la guerre et du gouvernement Bush est donc autorisée mais sabotée par les médias les plus influents tandis que le film en lui-même ne sort étrangement que sur 15 écrans dans tout le pays en plein mois de novembre 2007. Le Dahlia Noir, son précédent film avait pourtant eu droit à 2230 copies en 2006. Si Redacted n'a bien sûr pas été interdit officiellement, son cas montre pourtant à quel point la censure peut encore de nos jours subsister sous des formes moins évidentes et bien plus perverses.

Gillo Pontecorvo
La Bataille d'Alger

La Bataille d'Alger

 

Un film de Gillo Pontecorvo

1966 / Italie / 121 mn / Noir et Blanc

Scénario : Gillo Pontecorvo, Franco Solinas

Directeur de la photographie : Marcello Gatti

Chef décorateur : Serge Canevari

Montage : Mario Morra, Mario Serandrei

Assistant réalisation

Musique : Ennio Morricone, Gillo Pontecorvo

Producteurs : Antonio Musu, Yacef Saadi

Production : Igor Films, Casbah Films

Distributeur France : Carlotta Films

Avec : Jean Martin, Yacef Saadi, Brahim Haggiag, Ugo Paletti, Fusia El Kader, Samia Kerbash, ...

 

Bande-annonce du film

 

Synopsis :En 1957, l'affrontement sanglant entre les paras du colonel Matthieu et les troupes du FLN dans la casbah d'Alger.

 

Autour du film : Interdit en France malgré un Lion d'Or à Venise en 1966, La Bataille d'Alger obtient enfin un visa de sortie en 1971 où il est pourtant de nouveau très vite retiré des écrans.

La Bataille d'Alger fait partie de ces films qui ont suscité de nombreux débats à sa sortie, au point d'accabler le gouvernement français, l'extrême Droite et diverses associations d'anciens combattants qui contribueront tous à leur façon à la censure de ce film pourtant remarquable (censuré jusqu'en 2004).

Retrouvez ici une archive de l'INA qui revient sur le retrait des écrans du film en 1971.